Espace, Image, Texte / Artamis


L’aventure d’Artamis a commencé il y a 12 ans. Elle est maintenant le souvenir d’une longue et fructueuse expérience culturelle alternative. Je me souviens qu’alors, pour 24 heures, je montai à son bord. Mes archives se réveillent aujourd’hui – il était temps – pour donner à voir quelques extraits des huit films que j’insolais pour l’occasion.

 

 

 

 

 

 

C’est grâce à mon ami Antoine Bossel, co-fondateur d’Artamis, que je vins ce 31 août 1996 participer à la seconde vague d’occupation de l’ancien site des Services Industriels de Genève (SIG). Dans le but d’offrir des locaux à des artistes et petites entreprises, mais hors marché immobilier, un collectif réunissant des amis de l’art (d’où le nom d’Artamis) entreprit d’occuper illégalement mais bien légitimement des espaces et des lieux laissés en friche.

Il y eu des mécontents: les propriétaires, les promoteurs, les obsolètes soi-disants et leurs cohortes de bien-pensants. Mais c’était l’esprit squat: prendre sans attendre ce qui attend trop longtemps, soustraire aux règles castratrices les espaces vitaux nécessaires à l’art et à la jeunesse. Une inspirante vibration dans la marge de la cité.

L’espace des SIG était encore divisé en deux parties: celle revitalisée et celle en attente de l’être derrière ses puériles palissades. Le Minotaure faisait face au fragile lampadaire. L’imaginaire rayonnant campait devant une réalité sans flamme.

Avant la nuit des libérés, les arts furent les premiers à prendre possession de ces maisons emmuraillées. Symboliquement la flèche marquée du sceau du renouveau transperça le rempart infertile. Puis, comme pour entrer il fallait une porte, celle-ci fut simplement peinte. Elle deviendrait ce par où les hordes vivaces s’engouffreraient au trouble du jour et de la nuit.

Aux heures chaudes et désertes, le rouleau de peinture, dans un bruit de succion, égaillait le dur asphalte de la réalité. Pendant ce temps les yeux invisibles de la société rodaient sur les toits alentours comme des corbeaux cherchant pitance à rapporter.

Plus tard, l’air vibra des scansions d’un théâtre improvisé. Le théâtre fût d’ailleurs très présent à Artamis. Outre les salles de spectacle que certains bâtiments aux généreux espaces permirent, les acteurs, moins à la mode sur le marché, avaient dans l’événement une scène à explorer.

Mais un mouvement démocratique, n’aurait su être sans son agora aux compromis décisifs; sans sa passion du verbe libre et partagé et sans son organisation assumée en porte-voix d’une volonté d’agir dans l’existence de la cité.

La brèche ouverte, il s’agissait de la garder. Car à tout moment les forces de l’ordre et de l’obéissance, si utiles à d’autres moments, pouvaient venir accomplir leur mandat d’expulser les indésirés résidents. Cela n’eût pas lieu et les palissades, démontées, furent bien évidemment recyclées pour la viabilité du site.

À l’intérieur des premiers bâtiments insufflés, c’était l’effervescence. On déménagea meubles et frigos pour permettre, d’abord le siège, puis la vie aux heureux usagers. Le moteur de cette joyeuse troupe était l’addiction de la liberté. Plus tard, c’est en partie d’Artamis que la ville trouvera l’art de sa liberté.

En exergue à l’occupation, c’est un texte d’Antonin Artaud paru en 1981 dans le Théâtre et son double qui fut déployé en façade:

« Avant d’en revenir à la culture je considère que le monde a faim, et qu’il ne se soucie pas de la culture; et que c’est artificiellement que l’on veut ramener vers la culture des pensées qui ne sont tournées que vers la faim.
Le plus urgent ne me paraît pas tant de défendre une culture dont l’existence n’a jamais sauvé un homme du souci de mieux vivre et d’avoir faim, que d’extraire de ce que l’on appelle la culture, des idées dont la force vivante est identique à celle de la faim.
Nous avons surtout besoin de vivre et de croire à ce qui nous fait vivre et que quelque chose nous fait vivre, – et ce qui sort du dedans mystérieux de nous-mêmes, ne doit pas perpétuellement revenir sur nous-mêmes dans un souci grossièrement digestif.
Je veux dire que s’il nous importe à tous de manger tout de suite, il nous importe encore plus de ne pas gaspiller dans l’unique souci de manger tout de suite notre simple force d’avoir faim. »

Pendant la nuit, seuls restèrent en éveil quelques vigies agiles pour assurer le repos à l’assemblée des libérateurs des déserts urbains. En symbole, des A trônaient, exprimant la prise des lieux par le collectif d’Artamis.

Au matin, le lendemain chantait dans l’aube d’une naissance annoncée. Les yeux dessillés par l’art s’ouvraient gentiment sur un jour nouveau. Heureux de voir en ces murs un destin par soi pris en main. Un peu naïf mais plein d’espoir et de volonté que le présent soit à venir, construit par les forces de l’humanité.

Il y avait aussi les commodités. Et il n’est pas toujours facile de sortir d’un bâtiment barricadé car encore dans l’attente de la réaction de l’autorité de la cité. Mais parmi les artistes il y a aussi des sportifs. Mens sana in corpore sano, même si les tâches sont partagées.

Enfin, la ville respirait d’un nouveau lieu de création. Une nouvelle place pour les arts était à son service. J’y participai moi-même. En automne 1996, j’exposai dans la halle n°5 mes Brimborions, essais de photographies recontextualisées. Le dénuement du local et ma maigre bourse m’obligea même à inventer un éclairage peu cher mais suffisant, bricolé avec des douilles et des équerres à tablard. Puis, tout récemment, c’est à Artamis que le concours Europan 9 fut exposé, dont notre projet Interact pour lequel nous reçûmes un prix.

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