Texte / Deux cases



Tintin au Tibet (1960) & Les Passagers du vent (1980).

Les cahiers de la BD ont une longue histoire. Nés à la charnière des années 1960 et 1970 ils ont subi différents aléas à l’image du monde des médias et particulièrement de la publication. Ils renaissent en 2017, notamment grâce à une campagne de sociofinancement.

Au début de l’été 2018, pour le numéro 4, j’ai rédigé la rubrique Cases mémorables. Toutefois, les contraintes éditoriales ont réduit mon texte de ses deux tiers. Qu’à cela ne tienne, voici l’article in extenso daté de mars 2018.


Ce n’est pas une case en particulier qui m’est revenue, mais le souvenir diffus, remodelé par la mémoire, les rêves, les fantasmes et le quotidien, du corps nue et de l’audace franche d’Isa. Puis, en y repensant, une case particulière a toujours été, à chaque lecture et relecture, un obstacle, une pierre d’achoppement, une case incompréhensible qui chahutait ma poursuite du récit. En cette case, Isa n’apparaissait pas. Elle était (tout habillée!) dans les deux cases précédente et suivante formant ainsi toutes trois un strip suffisant. Cette case qui me marqua tant adolescent est celle de la mort reçue où le dessinateur, François Bourgeon, fige la stupeur et la douleur sur un visage et sur une main crispés, avec, à la base du coup et sur le front, des tâches rouges et noires que, plus tard, adulte, je compris, enfin, comme étant les trous faits d’un plomb tiré de haut.

Cette case est celle où Benoît de Roselande, alors commandant du vaisseau Le Foudroyant, est tué d’un coup de fusil boucanier par Hoel, matelot de haute paye qui, du haut de la hune de grand mât, suit la scène qui se joue sur le pont et lors de laquelle le commandant s’apprête à abattre à bout portant Isa. Or, Isa et Hoel, fraichement amants, scellent par ce drame leur destin commun pour une aventure grandement maritime narrée dans ce qui sera un succès des années 1980: Les Passagers du vent.

Cette histoire, pour laquelle François Bourgeon reçu le prix du meilleur dessin à Angoulême en 1980, est celle d’Agnès de Roselande devenue, après un jeu d’enfants que les adultes ne comprirent pas, Isabeau de Marnaye, l’amie de toujours d’Agnès. D’ailleurs, la véritable Isabeau, sous l’identité d’Agnès, mourut écrasée par l’affût d’un canon du Foudroyant dans le même tome 1, La fille sous la dunette, qui vit Benoît de Roselande trépasser. Les quatre tomes suivant narrent les aventures de celle qui aux yeux de tous est Isa et ses compagnons de fortune à travers le XVIIème siècle négrier et misogyne entre l’Europe, l’Afrique et les Amériques.

La case qui me marqua ainsi est la deuxième de la page 44 dans l’oeuvre de jeunesse de Bourgeon. Elle est sans texte – le coup de feu a lieu dans la case précédente par un magistral « PAN! » – mais avec quelques éléments graphiques, quelques traits doublés, qui expriment le mouvement, le léger tremblement plutôt du personnage tout juste foudroyé. D’avoir saisi ainsi les dernières convulsions d’un personnage que, soit dit en passant, personne, ni les autres personnages, ni les lecteurs, ni probablement l’auteur, ne regrettera, est véritablement photographique. Je m’explique. Avec l’avènement de la photographie dans la première moitié du XIXème siècle et surtout les développements technologiques du début du XXème siècle, on commence à réellement pourvoir fixer un instant précis d’une action, permettant par là de la décrypter et de la comprendre. Avant cela, seule les qualités d’observateur des artistes, particulièrement des peintres, permettait de représenter le plus justement possible une action. Ce qui se révélait fort difficile au point de faire sérieusement débat à l’exemple du célèbre tableau de Théodore Géricault de 1821, Le Derby d’Epsom, où le peintre représente des chevaux au galop dans une posture impossible, ce que la photographie permit de démontrer par la suite. Et c’est justement cette culture, cet imaginaire photographique qui a diffusé dans les arts graphiques, dont la bande dessinée, au point que les artistes se sont emparés des effets photographiques pour les transposer sur la papier par la plume et le crayon, comme dans la case de Bourgeon.

Ce qui m’amène à ma deuxième case mémorable, celle de mon enfance. Il s’agit de la case 7 en page 2 des aventures dessinées par Hergé en 1960: Tintin au Tibet. Dans cette œuvre de maturité, on a non pas un personnage, mais tout un aréopage de touristes au repos lors d’un après-midi de vacances dans le salon de l’Hôtel des Sommets. Quand soudain, comme un coup de canon, Tintin, au réveil d’un cauchemar après s’être assoupi devant le plateau d’échec sur lequel le capitaine Haddock tarde à faire avancer son pion, s’exclame: « TCHANG! ». Alors là, le yeux s’écarquillent, les bouches s’ouvrent béatement dans des cris sourds de stupeur, le plateau d’échec, les cartes à jouer, les petits biscuits et les tasses de thé volent dans un soubresaut de tremblement de terre, les tables et les chaises perdent pied. Seul, impassiblement assis, le professeur Tournesol, compagnon de séjour de nos deux joueurs d’échec, lit tranquillement, les yeux mi-clos et les jambes croisées.

Cette case est mémorable à plus d’un titre. D’abord, elle occupe une demi-page, ce qui n’est pas courant dans l’oeuvre d’Hergé. Puis, elle fourmille de détails clairement distincts où chacun a sa place, le plus souvent en l’air, dans le tsunami qu’a déclenché Tintin. Ensuite, elle est pleine d’humour, dont le point d’orgue est la passivité de Tournesol dans ce fatras. On retrouve d’ailleurs pareilles scène cocasses dans d’autres aventures de Tintin, notamment L’Affaire Tournesol. Mais aussi, elle est un contrepoint humoristique à l’histoire que narre l’album ensuite, comme pour désorienter le lecteur et lui faire ressentir encore plus fortement la tragédie qui se jouera dans le reste de l’histoire.

De représenter toute une scène, sur le vif, à l’instant même où tout est proprement chamboulé dans une éclatante surprise est également très photographique. Il est possible qu’Hergé a eu l’occasion de voir la photographie de Philippe Halsmann et Salvador Dali datée de 1948 et intitulée Dali Atomicus. Cette photographie représentant Dali, des chats, une chaise, des chevalets et de l’eau en suspension. Elle paraîtra peu après dans le magazine Life et fit sensation. Une autre, réalisée en 1949 également par Halsmann, est du même acabit. Intitulée Popcorn nude, elle représente une femme, nue, des baguettes de pain et du pop corn en lévitation avec, sur la partie droite de l’image, un personnage qui semble terminer un brusque mouvement du pied afin de faire sauter toute la scène en l’air.

À bien y réfléchir, sans que cela soit prémédité et sans prétendre à une quelconque filiation ou autre lien, il y a, entre les deux albums, des similitudes, comme entre elles les case de mon souvenir. En fait, il y a un schéma et des éléments scénaristiques semblables et somme toute classiques. Dans les deux oeuvres, nous sommes au début d’une aventure, himalayenne pour les uns, océanique pour les autres. Si dans Tintin au Tibet, la case apparait en page 2, pour Les Passagers du vent, elle n’apparait qu’en page 44, mais du premier tome d’un ensemble de 5 (sans compter les albums ultérieurs, parus vingt plus tard, qui relatent sous forme de flash-back, la suite des aventures d’Isa). Les deux aventures se déroulent dans un environnement semblable à leur suite, bien que dans une moindre mesure, où l’on fait connaissance des héros, de leur adaptation à l’environnement et des prémices des leurs aventures.

L’album de Tintin commence par le retour du héros au village imaginaire de Vargèse en Haute-Savoie après une petite course de montagne. Elle préfigure ce que vivront les personnages, mais à une tout autre échelle, pleine de dangers, de péripéties, d’effort et de souffrance. Les aventures d’Isa, et de Hoel, commencent en mer des Caraïbes sur Le Foudroyant, navire imposant de la Marine Royale, probablement un vaisseau de ligne car, en 1750, pareil navire fût réellement mis à l’eau et il ressemble fortement à celui dessiné par Bourgeon. Mais ce navire, ainsi que quelques autres, sont de peu d’importance. Bourgeon s’attardera en fait sur le Marie-Caroline, navire négrier, qui emmènera notre héroïne et ses compagnons de l’Europe aux Caraïbes en passant par les côtes d’Afrique de l’ouest. Ce navire est d’une telle importance que Bourgeon en dessinera le flanc, la coupe et des ponts dans le tome 3, Le Comptoir de Juda.

On peut déceler encore d’autres éléments communs ou proches. Chez Tintin il s’agit d’une histoire d’amitié entre le héros et son ami lointain avec des personnages accompagnateurs. Chez les Passagers du vent, c’est une histoire d’amour entre une femme et un homme qui sont d’extractions sociales bien éloignées, avec, là aussi des compagnons. Les deux auteurs manient allègrement humour et joie, souffrance et tristesse, baladant leurs personnages et les lecteurs de l’un à l’autre. Probablement, à les explorer, on découvrirait d’autres analogies ou rapprochement. Toujours est-il que ces deux albums, œuvres classiques de la bande-dessinée, marquèrent mon enfance et mon adolescence et que, peut-être, est-ce l’influence de ces deux cases qui m’amena à pratiquer, entre autres, la photographie depuis près de 30 ans.

Cases mémorables - Les Passagers du Vent et Tintin au Tibet

Les Passagers du Vent, tome 1, p. 44, case 2,  et Tintin au Tibet, p. 2, case 7.