Image, Texte / Tous photographes (encore)


Encore six images d’exposées au Msée de l’Élysée à Lausanne. Le diaporama s’agrandit encore et demande encore plus de patience pour être vue dans sa totalité, mais les dernières images ajoutées sont les premières contemplées.

Pour poursuivre la réflexion issue de la démarche muséale consacrée à la photographie d’amateur à l’ère du numérique, je propose d’inverser le questionnement. Ainsi qu’advient-il si nous sommes tous photographiés?

Tous photographiés

Grâce à la banalisation technologique du processus photographique, capter des images devient aussi courant que de téléphoner. Au point même que maintenant les deux activités sont réunies en un même appareil. La facilité d’usage qui en résulte modifie notre rapport au monde, bien sûr, mais plus particulièrement à l’acte photographique.

Cet acte perdant l’appréhension technique qui le limitait auparavant. Il en est aussi ainsi du déplacement routier: savoir changer l’ampoule d’un phare de voiture, a fortiori connaître la mécanique d’une machine si complexe, n’est même plus nécessaire. L’usage facile et sans souci, bien qu’étant un argument marketing, rend celui-là inconscient. Nous usons de nos voitures, de nos téléphones, de nos appareils photographiques numériques (devenus des photoscopes – contraction des termes appareil photographique et camescope (quoiqu’étymologiquement nous avons en fait la lumière et son observation) – qui permettent la prise d’images fixes et de films) comme nous usons de nos corps: sans question et donc sans en connaître le potentiel créateur, ni la dangerosité. Et en cas de problème (de question donc) notre société de consommateurs virtuellement frustrés hurle à l’aide et s’agite hystériquement en attendant le médecin, le garagiste, le hotliner.

Si les potentiels sociaux et artistiques du photoscope sont développés dans l’exposition tous photographes! du Musée de l’Élysée, il est un point de vue moins exploré. L’usage orthésique du photoscope rend chacun non pas seulement observateur, voire témoin ou même créateur, mais aussi surveillant, espion, accusateur. Non seulement nous sommes devenus tous photographes mais aussi tous photographiés. Nous nous insurgerions de l’usage institutionnel de la surveillance par caméra vidéo interposée, nous manifesterions contre le fichage de la population, mais viendrions-nous revendiquer une limitation de l’usage du photoscope dans l’espace public? Pourtant il est probable que nous avons plus de chance d’être photographiés par un quidam, qu’observés par un employé derrière son mur d’écrans aboutissement du flux des caméras de surveillance.

Ce n’est plus: « big brother is watching you « , mais « all brothers and sisters are watching me ». Notre vie publique nous expose, bon gré mal gré, à l’enregistrement de nos faits et gestes pour un usage dont nous n’avons pas la maîtrise. Les pratiques divergent d’un pays à l’autre, d’une culture à l’autre. La France protège scrupuleusement ce qui ressort de la vie privée même en publique, la Grande-Bretagne ne s’en soucie guère. Néanmoins, si l’on s’autorise à prendre l’image de toutes et de tous, prenons-nous conscience de la responsabilité qui nous incombe lors de l’usage ultérieur des ces images? Nous voici journalistes-citoyens? Pourtant l’exactitude des faits ne se résume pas à quelque image choquante vendue au plus grand nombre et ni la facilité technique, ni le surnombre des images ne sont preuves d’objectivité.

L’image en tout temps et en tout lieu sert aussi des buts politiques plus ou moins sains. Ainsi lors de manifestations de rue, les acteurs en présence enregistrent les événements « au cas où ». Au cas où des dérapages surviendraient: des manifestants trop agités, des surveillants trop zélés. Et puis l’écran visé agissant comme paravent de la réalité galvanise et onirise notre comportement. Et puis ça fait des souvenirs… Le citoyen-imageur, un contre-pouvoir? Mais le pouvoir fait pareil… Je ne nie pas l’éventuelle utilité de pareilles images comme indices, voire preuves, d’un fait. Mais de là à croire que nous sommes plus forts que l’autre parce que nous allons montrer au monde ce qu’il fait…

Ainsi cette image de l’agence Keystone (qui, soit dit en passant, indique sur son site que les images ne sont ni recadrées ni manipulées (no cropping no manipulation), mais c’est là un sujet sur lequel il me faudra revenir car il pose la question de la prétention d’objectivité du photo-journalisme), cette image, donc, utilisée pour l’affiche de l’exposition du Musée de l’Élysée où l’on voit un cameraman qui ferme l’oeil sur l’événement pour mieux voir ce que sa caméra enregistre et, bien sûr, cette jeune fille qui regarde son téléphone photoscope plutôt que l’événement. Tout photographier ne veut pas dire mieux voir: l’imbécile regarde encore et toujours le doigt qui pointe la lune.

Alors même si les images faites de nous par tous ces photographes ne sont ni prises avec clairvoyance ni destinées à nous nuire particulièrement, ceux-ci riront de nous, sans que nous le sachions ni, d’ailleurs, qu’eux sachent qui nous sommes, si par hasard nous aurons été photographiés dans une posture divergeant de notre ordinaire masque social et nous ignoreront si nous aurons été photographiés dans notre banalité publique. Et vice-versa car nous sommes tous photographes! mais, sans paranoïa aiguë, notre image pourra, un jour, pour le meilleur ou pour le pire, nous revenir à la face car nous auront tous été photographiés.

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